Rénovation urbaine 14.09.2016

Poursuivre les démolitions : une nécessité

Renoncer à démolir dans un certain nombre de quartiers massivement et à reconstruire en compensation, là où il y a peu de logements sociaux, reviendrait à abandonner la mixité urbaine et sociale en tant que composante centrale du pacte républicain.

Corbeil

Si la démolition n’est aujourd’hui plus un sujet tabou, les restrictions budgétaires ont conduit l’État à ne plus les financer, reportant la charge principalement sur Action Logement. Pourtant, comme l’explique Frédéric Paul, délégué général de l’Union sociale pour l'habitat, dans cette tribune, si l’on veut requalifier bon nombre de quartiers, et notamment les plus fragiles, on ne peut faire l’économie de démolitions massives et l’État devra y injecter des moyens financiers.  

Un an après le lancement du nouveau programme national de rénovation urbaine, l’Union sociale pour l’habitat a réalisé un bilan de la phase de préparation des protocoles de préfiguration des projets de rénovation urbaine. Le président de l’Union sociale pour l'habitat a écrit au Premier ministre pour l’alerter sur le fait que le cadre d’actions et les moyens financiers prévus pour le NPNRU ne permettront pas de répondre aux orientations du Comité interministériel sur l’Égalité et la Citoyenneté de mars 2015. De facto, les responsables des projets locaux recentrent leurs actions sur le court terme et tendent à limiter les interventions à de simples travaux de requalification du bâti. Comment et pourquoi en arrive-t-on là ?

La politique publique en faveur des quartiers se structure pourtant depuis près de 40 ans. Il serait injuste et faux de dire qu’il ne s’est rien fait. Plusieurs étapes jalonnent cette période.

  • 1983. Après les opérations "Habitat et vie sociale" (HVS), le rapport Dubedout, "Ensemble refaire la ville", les interventions en faveur des quartiers vont être décloisonnées. Projet territorial, globalité, transversalité, participation des habitants sont des concepts qui apparaissent. La Délégation interministérielle à la ville est créée en 1988.
  • 1991. Le rapport Delarue intitulé "La relégation". La question de l’échec (partiel) du pari architectural et urbain des années 1960 est abordée. L’auteur explique que les populations qui vivent dans les quartiers ne sont plus celles qu’on attendait, et que le chômage y est plus fort qu’ailleurs ainsi que la "galère" des jeunes.
  • 1991. La "Loi d’orientation pour la ville" portée par Michel Delebarre. Elle impose pour la première fois aux communes de disposer d’un pourcentage minimal de logements sociaux. La Dotation de solidarité urbaine est créée.
  • 1998. Le rapport Sueur "Demain la ville", en poussant un nouveau cri d’alarme sur la situation des quartiers, avance l’idée que des démolitions sont aujourd’hui pleinement justifiées dans certaines situations.
  • 2001. L’idée de démolition entre dans une phase opérationnelle. Marie-Noëlle Lienemann, alors secrétaire d’État au logement, lance le premier programme de 10 000 démolitions. C’est à ce moment-là que la rénovation urbaine, face aux réalités, prend un nouveau sens.
  • 2003. La loi Borloo crée l’Anru. Un programme de 200 000 démolitions, bientôt porté à 250 000. En fait, 150 000 seront réalisées. Il est prévu que les reconstructions se feront en grande partie hors sites. Les financements sont sanctuarisés. Mais la participation de l’État dans le financement de l’Anru va vite disparaître. Action Logement est le seul financeur de l’Anru avec très marginalement la CGLLS (elle-même alimentée par les organismes du logement social). Au-delà des aides de l’Anru, ce sont les collectivités territoriales et les organismes Hlm qui apportent l’essentiel des financements de la rénovation urbaine.
  • 2014. La loi Lamy "de programmation pour la ville et la cohésion urbaine". L’élan de la rénovation urbaine se poursuit partiellement avec le NPNRU. 55 000 démolitions sont envisagées. La géographie de la politique de la ville est redéfinie à partir du critère principal de la pauvreté.
  • 2016. Le projet de loi "Égalité et citoyenneté", toujours en cours de débat au Parlement, prévoit une mesure phare visant à attribuer des logements sociaux hors QPV aux personnes les plus pauvres, et inversement, à proposer ces logements situés en QPV à des demandeurs qui ne relèvent pas du quartile de revenus le plus faible. Il prévoit également des mesures en faveur de la citoyenneté et de l’émancipation des jeunes.
    En janvier 2015, après les massacres de Charlie Hebdo et du magasin Casher, Claude Dilain (ancien maire de Clichy-sous-Bois, décédé) faisant le constat de "la fracture entre les citoyens à part entière et les citoyens entièrement à part", écrivait "la première urgence est d’en finir avec la territorialisation de la misère et de l’exclusion".
    Car il faut bien faire ce constat. Au fur et à mesure que les politiques de la ville et de la rénovation urbaine se sont construites, la situation économique et sociale de notre pays s’est dégradée. Les quartiers sont devenus progressivement le lieu de concentration des difficultés : chômage, insécurité, pauvreté, communautarisme, précarité des situations familiales, faiblesse des services publics.

Inscrire les projets dans des dispositifs longs

On peut décider que désormais on ne va plus loger les personnes les plus pauvres dans les quartiers mais il ne faut pas s’arrêter au milieu du gué parce que personne d’autre ne voudra aller y habiter si on ne se donne pas les moyens de les requalifier fondamentalement et de les doter de services urbains et d’une gestion urbaine renforcée de très grande qualité. Il faudrait également s’inscrire dans des projets longs, prenant en particulier en compte des politiques de vacance volontaire des logements permettant de recomposer l’occupation.

On est loin de prendre le chemin de la mise en œuvre de ces mesures. S’engagerait-on dans cette voie, il resterait le fait que, fondamentalement, la forme urbaine et architecturale d’un certain nombre de grands ensembles constitue un handicap dirimant. Or, plutôt que de renforcer les moyens consacrés à ces politiques, l’État les a, au fil du temps, diminués. Ainsi, dans le NPNRU les démolitions prévues étant mal financées, elles seront difficilement mises en œuvre.

Comme vient de le souligner le Conseil social du Mouvement Hlm dans son dernier rapport, la référence à la mixité urbaine et sociale doit s’accompagner de la prise en compte de la demande paupérisée. Dans les conditions actuelles, une politique d’urbanisme volontaire passant par des démolitions massives dans les quartiers dont la situation est la plus compromise apparaît donc comme la voie à poursuivre résolument, la seule qui soit de nature à rompre avec cette territorialisation de la misère et de l’exclusion.

Renoncer à démolir massivement et à reconstruire en compensation au moins autant là où il y a peu de logements sociaux reviendrait à abandonner la perspective de mixité. Dans la construction de la pensée et des actions sur les quartiers, c’est cette idée qui a en fait émergé au début des années 2000.

Alors oui, un certain nombre de quartiers doivent physiquement disparaître en tant que tels. Il faut ajuster les moyens à cette nécessaire ambition politique. C’est en effet dans ces quartiers que se joue la cohésion de nos villes et de la République. L’État ne peut pas continuer à limiter le périmètre du financement des aides publiques qui sont consacrées à cette question à la seule capacité contributive d’Action Logement.

 

Frédéric Paul
Délégué général de l’Union sociale pour l'habitat